Joachim Bresson & Hugues Reiner

Récital Ténor et Piano

Les Heures propices

Mercredi 5 août - 18h

Église Notre-Dame du Cap Lihou

Ténor : Joachim Bresson 
Piano : Hugues Reiner 

Programme : 

1ère partie
- Gabriel Fauré : L'Horizon chimérique 
- Guy Ropartz : Les Heures propices 

2ème partie : 
- Henri Duparc : L'Invitation au voyage 
- César Franck : Panis Angelicus 
- Giacomo Puccini : Che Gelida Manina (La Bohème) 
- Charles Gounod : Ave Maria 
- Jules Massenet : Pourquoi me réveiller ? (Werther) 
- Jules Massenet : O Souverain, ô juge, ô père (Le Cid) 
- Giacomo Puccini : Nessun Dorma (Turandot) 

La première partie du concert propose deux  cycles mélodiques courts. Ils sont composés presque simultanément en  1921 (Fauré) et 1926 (Ropartz). Ils constituent un adieu profond,  rayonnant et résigné à la vie et à l’époque ancienne. Fauré s’apprête en  toute conscience au grand départ, quant Ropartz, âgé de 62 ans, adresse  un adieu ému à la poésie profane avant de se retrancher dans les  compositions religieuses de sa longue et belle vieillesse. L’un et  l’autre ont clairement pris conscience du basculement du temps engendré  par la guerre ; mais ce basculement de la civilisation correspond dans  leur vie personnelle à un basculement de l’âge, et ils font corps avec  cet événement invisible mais prégnant. 

Fauré fait appel à Jean de la Ville de Mirmont, jeune poète décédé à la  guerre. Mirmont qui totalise en quelques sortes Hugo, Baudelaire et  Verlaine, propose une poésie lyrique, sensible, lumineuse et virile, en  pleine opposition avec la nouvelle école surréaliste. On ne manque  d’être surpris par la profondeur spirituelle et allusive de ses vers. A  travers lui, on comprend comment la guerre a emporté non seulement une  génération, une jeunesse, mais aussi une civilisation. Lorsque l’œuvre  est créée par le baryton Charles Panzéra, les amis de Mirmont sont  présents dans la salle : en larmes, ils font le deuil de leur camarade  disparu ; mais empreints d’espoir, ils ont compris que le choix du vieux  Fauré en faveur de leur ami le préservera de l’oubli. Et pendant tout  le 20ème siècle, c’est bien ce témoignage de Fauré qui préservera Jean  de la Ville de Mirmont de l’oubli. Il sera finalement réédité et  redécouvert par un plus large public au début du 21ème siècle, une fois  la fièvre moderniste un peu retombée. 

Fauré a choisi quatre poèmes pour ses quatre mouvements. C’est une  véritable symphonie des adieux. Fauré choisit à dessein de recourir aux  solides charpentes de la pensée classique. Ne trouve-t-on pas dans ces  vers l’expression de la pensée profonde et simple de Fauré ? La mer  figurerait la vie, la page blanche de l’existence, des ambitions et des  rêves. Les vaisseaux sont ces navires que le créateur lance sur l’océan  de la vie. Et chez Fauré, artiste, ce sont particulièrement ses œuvres,  défi dérisoire et magnifique au temps. Le premier mouvement figurerait  la prime jeunesse, l’âge des ambitions. Le second mouvement évoque les  consomptions charnelles et les premières désillusions du premier âge  adulte. Le troisième mouvement représente le creux de la vie, vers le  commencement de sa fin, entre constat de l’ennui, et contemplation  apaisante. Le dernier mouvement c’est la fuite, la résignation mais la  lumière, l’abîme, l’arrachement, et finalement la défaite et l’aveu. Et  dans la fuite-même, la perspective... 

Ropartz fait appel au forézien Louis Mercier (prix de l’Académie  française), et chantre des racines paysannes dont il est issu. Si  l’ariégeois et parisien d’adoption Fauré, a choisi les poèmes du grand  large, le breton et provincial Ropartz chante les attachements de la  terre. Opposition ? Non, je crois conjonction des contraires. Ropartz  appartient à une génération plus jeune que Fauré, contemporain des  post-romantiques allemands, son écriture est plus modulante ;  symphoniste accompli (et qu’il faut redécouvrir !), il a conquis la  grande forme : son écriture se ressent de ces influences, et il a  orchestré la plupart de ses mélodies. 

Ropartz, tout catholique qu’il soit, est dans la quête de l’immanence.  Il magnifie ce lien charnel et spirituel entretenu par les paysans  français avec leur terre ; ce lien dont l’historien Gaston Roupnel (dans  la logique de «l’histoire des mentalités», que développera l’Ecole des  Annales) disait qu’il conditionne la compréhension du peuple. Par le  local atteindre à l’universel : «pour vivre longuement et ne penser qu’à  peine», ce vers n’évoque-t-il pas, dans un saisissant pont, les  profondeurs du taoïsme chinois ? Louis Mercier déploie une versification  ample et généreuse qui semble à chaque instant prendre le contre-pied  des mots-d’ordre modernes. Il refuse d’habiter «au bord de la grand’  route», afin justement de se préserver «des passants obscurs et du soir  anxieux». Mais au contraire, il invite à vivre «ignorés, dans la maison  ancienne, où conduit un chemin qui ne va pas plus loin». On est loin du  quart-d’heure de célébrité, et des plans de carrière ! Les «chemins  paysans» qu’il évoque sont à la fois matériels et spirituels : ce sont  des chemins du labeur et du cycle avec la nature, de la terre  nourricière et du travail des hommes, de l’amitié, du lien informel et  non-marchand, de la fidélité et de la loyauté, du renoncement mutuel aux  désordres (et aux illusions) du monde. Dans ce contexte, le foyer  apparait dans une lumière ténébreuse, mais sereine et apaisante ; et  l’apparente insignifiance du non-verbe est en fait la seule vraie  profondeur. Tel est Mercier, tel est Ropartz. «La neige effacera le  bruit que la vie en marchant peut faire sur la route»... 


Joachim BRESSON
Vernon, le 24 juin 2020